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  • Photo du rédacteurMadeleine Nosworthy

Essais reussis

L’essai est un genre littéraire que je trouve malmené. Selon une étude du Syndicat National de l’Édition de 2017, les livres dits de littérature représentaient en 2016 un chiffre d’affaires de 602 milliards d’euros pour le secteur de l’édition en France, soit presque 60% des ventes. À côté de ça, les essais font pauvre figure : ils ne produisent “que” 99 milliards d’euros, représentant donc à peine plus de 4% des ventes.


Chiffres à part, l’essai semble peut-être moins intéressant de prime abord : il fait moins rêver, car il s’agit de disséquer la réalité plutôt que d’inventer des mondes où tout est permis. Peut-être aussi parce qu’il a été happé et détourné par les personnalités politiques et leurs manifestes.


Et pourtant, voici deux essais écrits en période de pandémie qui font voyager et réfléchir. Courts, ils nous accompagnent le temps d’une soirée mais laissent une empreinte qui aide à appréhender les bouleversements de notre époque. Surtout, ils sont écrits comme leurs auteurs pensent, d’une façon fluide et précise. On applaudit ceux qui réussissent leurs essais.


L’intimité de Zadie Smith


“Il y aura beaucoup de livres écrits au sujet de l’année 2020” — c’est ainsi que Smith commence son court livre écrit et publié en 2020. Il lui a été inspiré par Marc Aurèle, dont elle a acheté les Méditations comme elle aurait pu se procurer un manuel “2020 pour les Nuls” : pour essayer de comprendre et d’organiser les émotions et les pensées qui la traversaient pendant cette période inédite. Franchement, je lui en suis hyper reconnaissante: cette collection de six courts essais est savoureuse.

D’abord parce qu’il est quand même rassurant de se dire que certaines personnes sont publiées parce qu’elles écrivent leurs pensées. Bon, on n’est pas tous Zadie Smith, et Dieu sait si j’aimerais connaître ses pensées ne serait-ce que pendant une demie-journée, mais quand même, cette démystification de la figure de l’écrivain a du bon : pas besoin d’être un grand intellectuel emmuré dans une grande tour d’ivoire, doté d’une sagesse unique ou d’une compréhension exemplaire du monde pour devenir écrivain.


Ensuite parce qu’il m’a permis de redécouvrir le genre de l’essai. Et ce qui est merveilleux dans ce genre, c’est qu’on a justement l’impression d’entendre les pensées de l’auteur. Alors que le roman crée un monde nouveau où le champ des possibles est déterminé par l’écrivain, dans l’essai ce dernier se trouve dans la même réalité que son lecteur — pas d’échappatoire. Il s’agit de commenter la réalité que nous vivons tous en ce moment même. Savoir comment Zadie Smith vit le confinement, comment elle comprend les changements sociétaux qui se déroulent sous nos yeux, comment cela influe sur son écriture et ses relations, et sur les préoccupations qui l’habitent — je trouve ça passionnant. Ça me donne l’impression d’être son amie et de discuter avec elle autour d’un verre de vin : je prends! Surtout parce que pour couronner le tout, elle arrive à nous faire rire de tout ça.


Il ne me reste que les pensées inutiles d’une romancière.

Intimations, Zadie Smith, Penguin Group, 81 pages, en anglais (citations traduites par moi-même).



La nuit au musée de Leïla Slimani


Dans un autre registre mais d’une écriture tout aussi intime et sans fards, Slimani nous embarque à Venise pour une nuit passée seule dans les collections de la Fondation Pinault. Idée incongrue que celle de dormir sur un lit de camp dans un musée, je suis d’accord, mais comme c’est dans le cadre d’une collection créée par Alina Gurdiel intitulée «Ma nuit au musée», publiée chez Stock, Slimani accepte.


En lisant le livre on se rend très vite compte que c’est un coup de génie. D’abord parce qu’on découvre ses pensées les plus inattendues au sujet de l’art contemporain et des œuvres avec lesquelles elle s’apprête à passer la nuit. Mais aussi parce que c’est le prétexte pour suivre le fil de ses pensées vers des horizons qui n’ont, semble-t-il, rien à voir: son enfance au Maroc, son métier d’écrivain, ses références littéraires et ses angoisses du quotidien.


Dans quel piège suis-je encore allée me fourrer? Pourquoi ai-je accepté d’écrire ce texte?

Personnage incontournable de l’actualité littéraire en France, Slimani est une intellectuelle discrète, dont les romans ont pu faire des vagues mais qui, elle, semble rester mesurée et réfléchie en toutes circonstances. Ce livre dévoile enfin la complexité d’une personnalité pudique mais franche, et son commentaire éclairé sur les grandes questions du moment sonne juste.


Le parfum des fleurs la nuit, Leïla Slimani, Stock, 128 pages


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