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  • Photo du rédacteurPaloma de Boismorel

Un roman desespere mais pas desesperant

Parler d’un roman intitulé La cloche de détresse à l’heure du règne (commercial et totalitaire) de la littérature feel-good, c’est aussi suicidaire que de proposer une balade en forêt à un ado devant Netflix. Mais bon, j’essaye. J’ai des arguments, un peu de temps (pas beaucoup comme vous) et franchement vous ne regretterez pas de m’avoir écoutée.


Rêveries et gentils mensonges

D’abord, que les choses soient claires, dans La cloche de détresse personne ne rencontre l’Amour, ne retrouve le sourire ou ne sauve une vieille dame en cuisinant des cupcakes. Comme son titre l’indique, ce roman est désespéré, oui, mais pas désespérant. Toute la nuance est là. Car je n’ai rien contre l’idée d’une littérature qui fait du bien (au contraire) mais j’ai un problème avec les romans feel-good. Pourquoi? Parce que selon moi, vous n’obtiendrez aucune sérénité ou joie durable en lisant de jolies histoires de rencontres amoureuses et de révélations mystérieuses racontées sous de charmantes couvertures colorées. Ces livres-là ne parlent pas de la vie que nous vivons mais des rêveries et des gentils mensonges que nous entretenons à son propos. L’ennui avec les rêveries et les gentils mensonges, c’est qu’ils nous laissent complètement impuissants devant la (dure) réalité. Pire, ils nous brouillent l’esprit et nous conduisent au désastre ou à la médiocrité (ce qui revient au même).



Buvez du whisky

Si vous avez vraiment besoin de vous « vider la tête », faites des puzzles ou buvez du whisky (c’est encore plus efficace) mais pitié ne lisez pas de romans feel-good qui, au lieu de vous vider la tête, la remplissent de clichés. Les clichés n’ont rien de sympathique ou de photogénique, les clichés sont des sacs en plastique qui obstruent votre faculté de voir le monde et d’exprimer vos idées. C’est une pollution invisible dont les médias ne parlent, à mon avis, pas assez.


Un avenir idiot?

Rassurez-vous, si votre esprit est déjà encombré par un brouillard d’âneries (c’est une nuisance inévitable que nous subissons tous), la lecture de La cloche de détresse devrait y faire entrer un grand courant d’air frais.

La narratrice Esther Greenwood a remporté un concours et gagné un stage au sein d’un grand magazine de mode dans le New-York des années 50. Couverte de cadeaux et d’invitations, « jalousée dans toute l’Amérique par des centaines d’autres collégiennes », l’adolescente de 19 ans n’arrive pas à ressentir une paillette d’excitation joyeuse.

« La ville était accrochée à ma fenêtre comme une photo géante, brillante et clignotante, mais pour ce que j’en avais à faire, elle aurait tout aussi bien pu ne pas exister ». Plus lucide que trente instagrammeuses réunies, elle se demande ce que lui apporte cette nouvelle vie. Des « vêtements inconfortables et chers » qui pendent « comme des poissons morts » dans le placard de sa chambre d’hôtel à Manhattan ? Un avenir idiot dans lequel « il faudra laver un jour ce qu’il faudra relaver le lendemain » ? Un mari riche et brillant qui considérera ses poèmes comme des « un tas de poussière » ?


L’œil d’une tornade

Dès les premières pages, un étrange parfum nous prend les narines. « Je me sentais très calme, très triste, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé ». Malgré l’odeur de dépression qui flotte entre les pages du roman, l’existence d’Esther est un fouillis de détails absurdes et amusants. Il y est question d’une nonne folle qui crie « Arizona » au lieu de « Alléluia », de hot-dogs cachés dans le sable, du grincement impitoyable d’un landau, de cocktails décevants et de recettes ratées… L’humour est lucide et froid comme l’éclairage du couloir de l’hôpital psychiatrique dans lequel s’enfonce inexorablement Esther Greenwood.


Vengeance secrète

Si La cloche de détresse est un roman désespéré mais pas désespérant c’est parce qu’il nous venge des absurdités et des humiliations que la vie en société nous inflige.

Il raconte l’histoire d’une jeune fille brillante qui sombre dans la folie en découvrant l’hypocrisie du monde dans lequel elle est censée vivre (et dans lequel, pauvres de nous, nous vivons). Incapable de se plier aux petits arrangements, aux demis-mensonges et aux grandes vanités qu’exige la vie en société, Esther décide de rentrer dans sa banlieue tranquille en renonçant aux fastes de son destin new-yorkais. Déterminée et ironique, cette adolescente surdouée ne s’indigne pas sur les réseaux sociaux (nous sommes dans les années 50), n’a rien à revendiquer comme Greta Thumberg mais elle devient au fil des pages notre sœur en portant le drapeau de nos rébellions secrètes.


L’attrape-cœur au féminin

Comme Holden Caulfield (narrateur de L’attrape-coeur), Esther Greenwood promène sur le monde un regard à la fois naïf et désabusé qui produit une poésie d’un charme fou. Mais contrairement au jeune héros de J.D. Salinger, l’héroïne de Sylvia Plath n’expérimente pas seulement le fossé qui existe entre l’adolescence et l’âge adulte mais également celui qui sépare les hommes tout-puissants et les femmes toutes-subissantes de l’époque. Pas besoin de citer des chiffres et des pourcentages quand on veut lutter contre le patriarcat, il suffit de parler de la vie.


Tragique mais désopilant

Sylvia Plath, la grande poétesse américaine, qui se cache tant bien que mal derrière les épaules de son personnage, s’est sans doute demandée longtemps à quoi rimait cette vie. Trahie par son poète de mari (Ted Hughes), elle s’est donné la mort en 1963, un mois après avoir publié ce roman sous pseudonyme. Tragique mais désopilant, joyeux mais cruel, ce chef d’œuvre ressemble aux électrochocs qu’il évoque. On le referme, l’esprit illuminé de vérités que l’on n’est pas près d’oublier.

La cloche de détresse, 280 P., éd. Gallimard.


POUR ALLER PLUS LOIN:

Sylvia Plath est rapidement devenue une icône de la littérature anglo-saxonne, incarnant une sorte de poète maudit au féminin. Parmi les nombreux hommages qui lui ont été rendus, Froidure, le roman de l’éditrice et journaliste Kate Moses est un bijou de sensibilité. On y rencontre l’auteur et ses deux enfants à Londres luttant contre l’hiver très froid de 1962. Abandonnée par son mari et sans amis, Sylvia tente en vain de reprendre goût à la vie et de croire au printemps qu’elle ne verra pas. Une lecture triste et lumineuse comme un soleil d’hiver.

Froidure, Kate Moses, 384 P., éd. Petit Quai Voltaire.

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