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  • Photo du rédacteurMadeleine Nosworthy

Pourquoi lit-on?

Si j’ai toujours aimé lire, je ne me suis pas toujours donné le temps de le faire. Il faut le reconnaître: lire, ça prend du temps. Et en général, c’est du temps passé seul.e plutôt qu’avec les êtres chers, ou plutôt qu’à travailler. Prendre le temps de lire m’a longtemps paru un luxe que je ne pouvais pas me permettre. Il fallait que je sois efficace, que j’utilise mon temps de manière productive, que je me rende utile au monde.


Et si, en fait, lire était un passe-temps prolifique? Plutôt que de vouloir toujours faire plus et mieux, il me semble que lire nous permet d’être plus et mieux. C'est peut-être un cliché, mais il me semble qu'il vaut la peine d'être répété : lire nous permet de voyager, de nous projeter dans le passé ou dans le futur, de trouver des réponses à nos questionnements, de nous instruire… Et puis aussi, lire nous permet de nous projeter dans la vie des autres, d’imaginer la vie de gens dont nous ne savons rien et du même coup de nous donner accès à une compréhension de l’autre jusqu’alors inconnue.


Les trois récits dont je vous parle aujourd’hui m’ont fait exactement cet effet: en me parlant de gens dont la vie est entièrement différente de la mienne, ils m’ont permis de mieux comprendre le monde dans lequel je vis et d'agrandir mon univers.


Photo par Richard Dumas pour les éditions Fayard ©


Marocaine, aptésienne ou parisienne: faut-il choisir?

Nesrine Slaoui est née au Maroc en 1994 et a grandi dans un quartier populaire d’Apt, dans le Vaucluse. Ses parents font partie de la classe ouvrière française, et ils ont mis toutes les chances du côté de leur fille. Leur fille qui savait depuis toujours qu’elle voulait faire Sciences po, être journaliste et réussir. Slaoui raconte cette ascension sociale, elle explique combien ses études l’ont éloignée de ses parents en lui donnant les clés d’un monde auquel ils n’avaient pas accès. Elle dit sa solitude face à l’absence de visages lui ressemblant dans ce nouveau cercle social. Elle observe ses parents avec une grande tendresse, et ce faisant elle donne de la place à toute une population française bien souvent passée sous silence. Elle explique le sentiment que “la France ne nous voyait pas. Nos visages d’Arabes n’étaient nulle part. Ni dans les journaux, ni dans les films, ni même dans les livres (…). Nous étions de trop. Jamais racontés à travers des histoires d’amour.” Elle montre la façon dont les tabous de la société française contre les immigrés sont reproduits à l’intérieur même des familles issues de l’immigration, avec des silences et des non-dits pesant sur plusieurs générations. C’est lors du premier confinement en 2020, lorsqu’elle écrit ce roman, que Slaoui demande pour la première fois à son grand-père de lui raconter ses origines. Comme sa vie, ce récit bascule sans cesse entre la culture populaire dans laquelle elle a grandi et les codes culturels des milieux élitistes parisiens.


Dans la lignée d’Alice Zeniter avec L’Art de perdre ou de Faïza Guène et La discrétion, Slaoui clame haut et fort son identité française. Ensemble, ces femmes donnent tout son sens au mot “littérature”, dont l’un des rôles est de refléter la réalité d’une époque.


Illégitimes, Nesrine Slaoui, 2021, éditions Fayard, 198 pages.




Les gilets jaunes

Quand certains sujets font l’actualité quotidienne ou sont à la source de grandes polémiques, il est compliqué de se faire un avis objectif: on ne sait pas par où commencer, on a des préjugés attachés à nos idées politiques, on trouve que le sujet est enflé par les médias. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un vrai sujet, comme le montre à merveille la journaliste Nassira El Moaddem. Originaire de Romorantin, une petite ville de la région Centre-Val de Loire où vivent un peu moins de 18 000 habitants, El Moaddem est retournée dans le bourg de son enfance pour recueillir les témoignages des gilets jaunes. Parmi eux, elle retrouve des amis d’enfance et des connaissances, tous méfiants de cette ancienne camarade devenue journaliste à Paris. Peu à peu elle gagne leur confiance et découvre leurs combats: “Soit je bouffe le midi, soit je mets de l’essence [pour aller au travail]” raconte Caroline, qui rend souvent visite à une retraitée “qui n’a pas de quoi se chauffer.” “Une vie à compter jusqu’au moindre centime, à espérer ne pas avoir à gérer l’urgence ou l’imprévu, une vie à se priver.” El Moaddem documente l’indignation de cette France dite “périphérique,” pour qui la hausse des prix du carburant a été la goutte d’eau qui a fait déborder un vaste trop-plein. À mi-chemin entre le journalisme et le récit personnel, ce texte détaille la complexité des individus et leurs histoires personnelles pour dresser un portrait lointain des clichés relayés dans les médias. Au-delà des manifestations et des émeutes de 2018, El Moaddem parle d’un dysfonctionnement social profond, qui n’a pas disparu avec les gilets jaunes.


Les filles de Romorantin, Nassira El Moaddem, 2019, éditions de l’Iconoclaste, 204 pages.




Être un homme

Édouard Louis est né en Picardie, en 1992. Dans le village de son enfance, pour être un homme il faut être un dur, parler de filles et jouer au foot. Le problème, c’est qu’Eddy n’est pas un dur: sa façon de parler, sa gestuelle et tout simplement sa façon d’être dérangent. Avec une immense émotion, Louis livre la brutalité de son enfance, la hantise de l’homosexualité qui l’entoure et qui l’habite, l’impossibilité de changer qui il est pour plaire à son entourage et le désespoir qui s’ensuit. Il raconte aussi la classe ouvrière picarde, ses parents perdus devant leur enfant “anormal”, les repas composés de lait parce que la nourriture manque, l’usine qui embauche tous les hommes de sa famille depuis de nombreuses générations. Publié lorsque son auteur avait 22 ans, ce texte déchirant mais sublime est tout aussi nécessaire aujourd’hui que lors de sa parution.


En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis, 2014, éditions du Seuil, 224 pages.

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